Interview publié dans Shumeikan, Bi-annuel – n° 7- Juin 2011
HOMMAGES à SUGANO Shihan, décédé en août 2010
L’Aïkido pour Construire l’homme
L’année 2010 a été marquée par la disparition de plusieurs grands Shihans historiques de l’Aïkido. Parmi eux Sugano Shihan, très connu en Europe, notamment pour avoir résidé longuement en Belgique, mais également en avec de nombreux élèves en Australie ou encore aux Etats-Unis où il a également transmis l’Aïkido avec enthousiasme. L’un de ses élèves assidus, Peter Van Marcke, 5è Dan d’Aïkido, nous souligne la richesse de son enseignement. Peter Van Marcke dirige le Dojo de Mortsel au sein de la fédération belge « Vlaamse Aïkido Vereniging ».
A quelle période et dans quelles circonstances as tu commencé à pratiquer avec Sugano Senseï au début de votre rencontre ?
Sugano Senseï a vécu en Belgique entre 1979 et 1987. Je l’ai rencontré la première fois en Belgique en 1982, au stage d’été de Wégimont. Ce stage avait une atmosphère un peu particulière, puisque les participants au stage logeaient dans le château de Wégimont ou au camping à coté du château et on pratiquait sous un chapiteau, installé dans une prairie. De plus, à cette époque, le premier cours du matin avait encore lieu avant le petit déjeuner : pendant ces cours du matin on sentait le jour se lever.
Certes, puisque j’avais 15 ans à cette époque, durant les premières années qui ont suivi cette rencontre je ne rencontrais senseï qu’à l’occasion de grands stages comme le stage d’été à Wégimont ou le stage de Pâques à Westende. A partir de 1984, avec mon permis de conduire, j’ai suivi senseï vers différents endroits, pour suivre son enseignement. D’abord en Belgique, mais plus tard, après que senseï ait déménagé à New York, aussi aux Etats-Unis, au Luxembourg, aux Pays-Bas, en France. Heureusement senseï revenait en Belgique plusieurs fois par an.
Sans doute plusieurs Maîtres et enseignants t’ont influencé sur l’ensemble de ton parcours. Peux-tu nous souligner la place de Sugano Senseï dans ton évolution personnelle dans l’Aïkido, d’un point de vue technique, mais aussi humain ?
Il est vrai que j’ai suivi l’enseignement de plusieurs Maîtres, surtout Maître Tamura, Maître Sugano et Maître Yamada. Maître Sugano était le premier Maître Japonais que j’ai rencontré et il a eu une grande influence du point de vue technique, aussi-bien au travail à mains nues qu’au travail aux armes, à cause de tant d’années de pratique. Mais, en dehors des cours, j’ai également eu la chance d’avoir des discussions avec lui dans le dojo, entre les cours, par exemple pendant les périodes de voyage quand je restais au dojo de Maître Yamada à New York, où Sugano sensei enseignait lui aussi. Ou bien quand je conduisais senseï aux stages, en Belgique ou aux Pays-Bas. Nous avons discuté dans la voiture, pendant les repas, aux restaurants, à l’hôtel, dans les bars. Je crois que ma compréhension de l’Aïkido s’est forgée non pas seulement pendant la pratique dans le dojo, mais aussi, pour une partie, pendant toutes ces rencontres et discussions en dehors du tapis.
Par ailleurs, pendant plusieurs années, j’ai régulièrement traduit pour senseï pendant ses cours. Cela m’obligeait à faire bien attention à ce qu’il disait.
Tu as été proche de Sugano Senseï. Comment s’est construite cette proximité ? Sugano Senseï était-il facilement proche de ses élèves ?
Cela se construit petit-à-petit, en se rencontrant souvent, en accompagnant senseï, en suivant ses cours. Tout ensemble, je suppose. Senseï avait une personnalité plutôt introvertie. Donc il fallait plutôt allez vers lui pour prendre contact. Mais il aimait passer du temps avec ses élèves, surtout en petit groupe. Il aimait aller manger ensemble avec ses élèves après un stage, en général dans un restaurant Japonais ou macrobiotique, où on passait du temps ensemble, discutant. Régulièrement on continuait la soirée ensemble dans un pub ou dans le bar de son hôtel. A ces occasions, j’avais l’impression qu’il s’ouvrait plus que pendant ses cours ou dans des grands événements.
De cette amitié et de cette proximité entre vous, peux-tu souligner quelques éléments forts de la personnalité de Maître Sugano ?
Senseï avait un mental très fort. Même avec le diabète pendant des années, il restait fort et continuait son travail comme enseignant d’Aïkido. Pour des raisons de santé, il était très strict en ce qui concerne sa nourriture. Cela lui a permis de continuer d’enseigner l’Aïkido. En 2003 il a souffert d’une amputation d’un pied, au-dessous du genou, à cause d’une infection bactérienne. Pour lui cela signifiait un nouveau défi qui ne l’empêchait pas de continuer son travail. Il continuait à enseigner avec une prothèse.
Il comprenait comment ne pas compliquer les choses plus que nécessaire et il savait bien mettre les choses en perspective.
Par les échanges que tu as eu avec lui, as-tu pu percevoir ce qui était essentiel pour lui dans sa recherche personnelle ?
Je crois que senseï s’intéressait à l’évolution de l’être humain et à son évolution spirituelle. Ainsi, il nous disait que, dans l’Aïkido, il faut développer l’attitude mentale, pour devenir une meilleure personne. Il pratiquait aussi la méditation. Je suppose que pour lui ça faisait partie de sa recherche personnelle, de son développement spirituel.
A mon avis senseï était un homme stable, mentalement fort, avec un esprit clair, sans trop de souci et très capable de mettre les choses en perspective.
Il expliquait qu’il y a 4 aspects dans la pratique de l’Aikido: chi iku, le développement intellectuel et spirituel, tai iku, le développement physique, toku iku, le développement moral et jo shiki no kan yo, le développement du ‘common sense’, le bon sens, le sens commun.
Par exemple, je me souviens que Sugano senseï avait passé une période à voyager au Tibet je crois : était-ce lié à une recherche particulière ? S’exprimait-il parfois sur une dimension plus spirituelle de sa recherche ?
En effet, senseï était intéressé par la méditation. Parfois il faisait des sessions de méditation avec des élèves d’Aïkido intéressés par la méditation, mais pas pendant des grands stages d’Aïkido. Plutôt pendant des stages plus petits, spécifiques, par exemple pendant les stages dans le cadre de son école ‘Global Inner Aikido School’.
En ce qui concerne la pratique de l’Aïkido, pourrais-tu nous souligner des éléments essentiels de sa façon d’enseigner, de transmettre ? Insistait-il sur des thèmes clés dans son enseignement ?
Comme il y a beaucoup de techniques en Aïkido il nous faisait pratiquer beaucoup de techniques, mais particulièrement il disait que ikkyo, shihonage et iriminage sont les techniques de base et donc il nous les faisait pratiquer souvent. Il insistait aussi sur l’importance de la position ‘hanmi’, qui est à la base de la technique d’Aïkido.
Puis il insistait aussi sur une pratique fluide. Les techniques d’Aïkido sont fluides et non pas statiques. Alors il faut bouger au moment de l’attaque, ou même avant dans certains cas, mais pas après que l’attaque soit arrivée.
Ensuite il enseignait aussi certains notions comme kamae, irimi, tenkan, kokyu ho, ayumi ashi, o kuri ashi, omote, ura, ku no ki, etc.
Il essayait de donner des explications dans un langage compréhensible. Par exemple, on dit qu’il faut ‘étendre le ki’ ou ‘utiliser kokyu ryoku’. Mais qu’est-ce que ça veut dire? Senseï expliquait qu’il consiste de l’ensemble d’une coordination des mouvements des bras, du mouvement du corps et d’être attentif. Ces trois choses doivent être bien unis, ce qui résulte dans l’extension du ki ou kokyu ryoku.
Avec Sugano senseï nous pratiquions souvent les armes, surtout le bokken et le jo. Il expliquait que cette pratique était bien pour focaliser et pour améliorer la pratique sans armes. Néanmoins, il n’enseignait pas de kata, mais par contre plusieurs exercices différents. Il expliquait que, dans certaines formes traditionnelles, les katas servent à conserver la forme. Mais dans l’Aïkido il n’y a pas de formes fixes typiques pour l’Aïkido dans le travail aux armes, et donc il n’y a pas de raison pour enseigner des katas. Senseï disait que la technique aux armes doit être fonctionnelle et effective.
Senseï a fondé une école nommée ‘Global Inner Aikido School’. Dans cette école il enseignait un Aïkido intérieur. Il disait qu’il ne faut pas seulement étudier ce qu’on voit, mais aussi ce que l’on ne voit pas. Un jour, dans une interview, je lui ai demandé ce qu’il considérait comme essentiel dans l’Aïkido. Il m’a répondu que l’essentiel est peut-être (en réfléchissant un moment) … de devenir une meilleure personne.
Sugano senseï avait également développé tout un travail pédagogique pour l’enseignement du bokken. Pourrais-tu essayer de souligner quelques éléments de cette approche ?
Son approche consiste de plusieurs méthodes de travail. D’abord un travail individuel pour apprendre le shiseï, les tai sabaki, les suburi et les différentes positions de défense. Puis un travail avec partenaire pour apprendre les attaques et contre-attaques de bases, mais aussi plusieurs exercices d’attaque et de défense dans différents conditions (par exemple en changeant le timing ou la direction du déplacement). En plus il enseignait un travail au bokken contre une attaque au jo.
Senseï a aussi développé un système de 5 ‘pattern exercises’ ou ‘exercices types’. Cela consiste en des exercices réalisés à deux, dont un pratiquant tient le rôle d’enseignant (oshiete) et l’autre tient le rôle d’étudiant (manabite). L’étudiant étudie plusieurs aspects de la technique (par exemple casser la distance, attaquer, défendre, sortir de la ligne d’attaque, bouger au moment juste) pendant une série de mouvements. L’enseignant aide l’étudiant en lui corrigeant, ou en changeant le rythme ou la vitesse de l’exercice.
Est-ce que tu as pu observer l’évolution de son enseignement avec la maturité en âge, ou encore après son amputation qui l’avait touché brutalement dans son corps, mais qui avait également renforcé une volonté hors du commun de transmettre l’Aïkido ?
Oui. Senseï a évolué. Pour cette raison il a attendu longtemps avant de créer sa vidéo. En 1993, toujours dans la même interview, je lui ai demandé s’il écrirait un livre ou ferait une cassette vidéo un jour. Il a répondu qu’il était en train d’évoluer encore et qu’il pensait que cela ne finirait pas. Si on écrit un livre ou si on fait un vidéo, ça devient assez fixe mais le jour après on est déjà en train de changer. Finalement il a quand-même fait une vidéo plus tard, nommée “Between heaven and earth”, publiée en 2004.
C’est vrai que son amputation ne l’empêchait pas de continuer de voyager et de transmettre l’Aïkido. Il expliquait que le cerveau a besoin de plus d’oxygène pour gérer les mouvements avec une prothèse. Dans le dojo à New York chaque cours prend une heure de temps, mais pendant des stages d’Aïkido, souvent on programme des cours plus longs, ce qui était plus difficile. Alors en stage, depuis qu’il avait une prothèse, il prenait une petite pause d’un quart d’heure après chaque heure de cours et continuait le cours après.
Je ne sais pas exactement à quelle époque, mais je crois que vers la fin des années 1990 environ, il a commençé à développer son système d’enseignement d’armes avec les cinq ‘pattern exercises’ et il a fondé l’école ‘International Aïkido School’ vers les années 2000. Plus tard cette école a changé de nom en ‘Global Inner Aikido School’. Dans cette école il enseignait un stage ‘Inner Aikido’ chaque année. Mais, en outre, il continuait à enseigner au New York Aikikai, le dojo de Maître Yamada et pendant des stages d’Aikido dans plusieurs pays.
Décembre 2010,
Peter Van Marcke, Belgique.
Interview Xavier Boucher.

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